Santé mentale et vieillissement : la dimension trop souvent oubliée

Organisées par Clariane et l’IHU HealthAge, les Rencontres des gérosciences se sont tenues le 14 janvier 2026 à l’Académie nationale de médecine. Cette table ronde a réuni la Dre Cécile Hanon, la Dre Élisabeth Kruczek, le Pr Gabriel Robert et le Pr Pierre Vandel autour d’un constat partagé : chez les personnes âgées, la souffrance psychique passe massivement sous les radars.


Table ronde « Santé mentale et vieillissement : une dimension oubliée » avec les Dr Cécile Hanon, Élisabeth Kruczek, Pr Gabriel Robert et Pr Pierre Vandel

Derrière les clichés (« c’est normal d’être triste quand on est vieux », « il ne parle plus, il s’isole, c’est l’âge »), se cachent en réalité des dépressions non diagnostiquées, des idées suicidaires non repérées, des troubles psychiatriques non traités, avec des conséquences humaines et médico-économiques majeures.

« Ce n’est pas normal d’être déprimé quand on est âgé »

Pour la Dre Hanon, trois clichés pèsent lourd :

  • vieillir rendrait « naturellement » triste ;
  • être vieux et déprimé relèverait d’une forme de fatalité ;
  • ces troubles seraient forcément liés à une démence débutante.

Or, sur le terrain, la réalité est tout autre : les équipes mobiles de psychogériatrie interviennent majoritairement pour des dépressions caractérisées, des addictions, des troubles psychiatriques anciens qui vieillissent, bien plus que pour des troubles neurocognitifs.

La dépression du sujet âgé est décrite comme une maladie invisible : elle ne se lit pas sur le visage, elle se masque derrière des plaintes somatiques, des troubles du sommeil, un retrait progressif. Et faute de formation spécifique, ces signaux sont banalisés. 

Le tabou du suicide chez la personne âgée

Les chiffres rappelés sont frappants :

  • les taux de suicide sont deux fois plus élevés chez les plus de 75 ans que dans la population générale ;
  • trois quarts des personnes décédées par suicide avaient consulté leur médecin le mois précédent.

Le problème n’est donc pas l’accès aux soins, mais le non-repérage. La question n’est tout simplement pas posée. Par tabou. Par gêne. Par crainte de « ne pas savoir quoi faire » si la réponse est oui.

Pourtant, les intervenants sont formels : poser la question n’induit pas le passage à l’acte. Au contraire, cela soulage. Beaucoup de patients expriment leur reconnaissance : « Merci de me l’avoir demandé, je n’osais pas en parler. » 

Corps et psyché : un cercle vicieux documenté par les gérosciences

Le Pr Robert rappelle des données scientifiques récentes : la frontière entre physique et psychique est encore plus poreuse avec l’âge.

  • La fragilité physique (perte musculaire, lenteur de marche) favorise la dépression.
  • Une dépression sévère accélère la fonte musculaire et la fragilité.

Ce cercle vicieux est associé à une inflammation chronique de bas grade qui affecte aussi le cerveau. Des travaux montrent que les personnes âgées souffrant de troubles psychiatriques sévères présentent un âge physiologique cérébral plus avancé que leur âge réel.

Autrement dit : la santé mentale est un déterminant central du vieillissement en santé, au même titre que la mobilité ou la nutrition.

Le plaisir, le sens, les projets : leviers thérapeutiques puissants

La Dre Kruczek insiste sur une dimension trop peu abordée : le plaisir. Réactiver ce qui faisait envie « avant » : lire, voyager, écrire, revoir des amis, reprendre une activité culturelle, parfois même parler de sexualité — sujet largement tabou — peut constituer un levier thérapeutique majeur.

Ces approches redonnent une place sociale, du sens, et participent directement à la sortie de la dépression. Plusieurs exemples cliniques évoqués montrent des patients de plus de 80 ans retrouvant une dynamique de vie après une prise en charge adaptée.

Une perte de chance liée au manque de formation… et de moyens

Le Pr Vandel parle d’un mental health gap chez les personnes âgées : 
les pathologies psychiatriques représentent un poids sociétal majeur, mais les moyens alloués à leur prise en charge diminuent après 65 ans.

La psychogériatrie n’a été reconnue comme sur-spécialité que récemment. Les intervenants convergent : l’enjeu prioritaire est la formation massive des soignants, à tous les niveaux, pour savoir :

  • repérer une dépression du sujet âgé (qui ne ressemble pas à celle de l’adulte jeune) ;
  • oser poser la question du suicide ;
  • prescrire à la bonne dose, au bon moment (et ne pas sous-traiter par principe).

Un coût humain… et économique considérable

Des travaux médico-économiques montrent qu’une dépression caractérisée non repérée chez une personne âgée multiplie par trois les coûts de santé : passages aux urgences, chutes, consultations répétées, traitements inadaptés.

Investir dans le repérage et la prise en charge précoce n’est donc pas seulement une exigence éthique : c’est aussi une mesure d’efficience pour le système de santé.

À RETENIR

Chez les personnes âgées, la santé mentale n’est ni accessoire, ni secondaire. Elle est au cœur du vieillissement en santé.

Former, repérer, oser poser les questions, redonner du plaisir et du sens : autant de leviers concrets pour éviter que la souffrance psychique ne reste invisible — avec, à la clé, un bénéfice humain majeur et un impact réel sur la trajectoire de santé.