Délégation de tâches, télésurveillance et e-santé : repenser le système sans jugement

Face à un système de santé sous tension, la délégation de tâches, la télésurveillance et l’e-santé ne relèvent plus de l’innovation marginale mais d’une nécessité organisationnelle. Le professeur Antoine Piau invite à repenser nos pratiques pour construire un parcours de soins réellement préventif et collaboratif.


Professeur Antoine Piau

Une observation factuelle

Le débat autour de la délégation de tâches revient régulièrement, parfois avec vigueur. Certains syndicats de professionnels de santé s’y opposent encore, au nom de la sécurité des patients. Pourtant, il est aujourd’hui évident — et ce, sans jugement — que notre système de santé ne pourrait plus fonctionner sans certaines formes de délégation.  

L’exemple le plus connu est celui du 15 : lorsqu’on appelle, on ne tombe pas sur un médecin réanimateur, ou urgentiste, mais sur une plateforme de régulation composée de professionnels non médicaux. Sans cette hiérarchisation des tâches, le système s’effondrerait. De nombreuses spécialités ont déjà recours à des délégations : orthoptistes en ophtalmologie, assistants médicaux en chirurgie ambulatoire, infirmières de pratique avancée, aides-soignantes formées au programme ICPE… Ces pratiques, établies depuis longtemps, montrent que la délégation est possible et peut être sécurisée. 

La télésurveillance, clef de voûte de la prévention

Un constat objectif s’impose : dans l’organisation actuelle du système de santé, les médecins ne peuvent voir leurs patients que quelques minutes tous les trois, six mois ou davantage. Cette réalité ne traduit pas un manque d’attention, mais résulte de plusieurs facteurs structurels : une démographie médicale sous tension, une organisation des soins qui peine à absorber la demande croissante, et un millefeuille administratif qui accapare une partie du temps médical. Autant d’éléments qui rendent un suivi rapproché difficilement possible. 

De plus, la télésurveillance médicale et le télésuivi de gandes cohortes en bonne santé (nécessaire si l’on veut réellement faire de la prévention donc agir en amont des maladies et de la perte de fonction) change radicalement la donne. À l’IHU Health Age de Toulouse, par exemple, des dizaines de milliers de patients sont suivis à distance grâce à une application mobile simple. Ce n’est pas l’outil numérique qui est révolutionnaire — un formulaire suffirait. Ce qui est décisif, c’est l’organisation sous-jacente : une plateforme collaborative, des algorithmes d’alerte, et surtout des professionnels formés en délégation de tâche pour suivre et interpréter ces alertes quotidiennement. 

Le cœur de l’innovation ne réside donc pas dans l’application elle-même, mais dans les nouveaux métiers, les formations et les financements nécessaires pour assurer un suivi efficace et durable.

Arrêtons de fétichiser la technologie

Depuis le Covid, la technologie a été perçue comme la solution miracle : visioconférence, applications, intelligence artificielle… Or ces outils sont souvent des patchs posés sur un système en crise. L’innovation réelle doit être organisationnelle : repenser les parcours de soins, fluidifier les échanges et permettre une coopération interprofessionnelle efficace. On ne peut plus se contenter d’un système curatif, de médecine d’organe, performant mais trop aval : une fois les maladies déclarées et compliquées (mais qui accapare 97 % des financements). Mais changer de paradigme signifie aussi faire des arbitrages financiers douloureux, sommes-nous prêts à cela ?

La téléexpertise : mieux travailler ensemble

Aujourd’hui, les médecins sont interrompus en moyenne toutes les 7 minutes par SMS, WhatsApp, mails non sécurisés… Cela entraîne une perte d’une heure de travail par jour par médecin hospitalier. La mise en place massive et sécurisée de la téléexpertise permet de :  

  • Redonner du temps médical utile,
  • Réduire le burn-out,
  • Facturer correctement une activité aujourd’hui réalisée gratuitement,
  • Offrir un avis expert à distance aux patients qui n’ont pas accès localement à une expertise équivalente par l’intermédiaire d’un médecin de proximité. 

Et l’intelligence artificielle ?

Oui, l’IA a sa place, notamment pour traiter les volumes massifs de données générées par la prévention et la télésurveillance. Mais elle ne doit jamais être une boîte noire. Les professionnels doivent garder la main sur le paramétrage et l’interprétation des algorithmes, car la responsabilité médicale leur revient intégralement. 

À retenir

La délégation de tâches, la télésurveillance et la téléexpertise ne sont pas des options : ce sont des conditions nécessaires pour que notre système de santé devienne réellement préventif, personnalisé et efficace. La technologie ne remplace pas l’humain ; elle libère du temps pour que le professionnel puisse se concentrer sur ce qui compte vraiment. 

Mais cela nécessite de dépasser les blocages culturels, corporatistes et financiers, et d’accompagner la transformation avec de nouvelles formations, de nouveaux métiers et des arbitrages financiers adaptés. Ce n’est qu’à ce prix que la santé numérique pourra remplir sa promesse.